au début des beaux jours
Publié en 2019 par l’école Supérieure d’Art de Clermont Métropole
Imprimé par Imprimerie Marie Honfleur
Conception graphique Léticia Chanliau
Recueil de textes écrits sur une période de quatre ans, en corrélation avec le travail plastique. Entre le poème et le journal, certains sont très étroitement liés à des pièces existantes.
Extrait Relâcher l’ombre in Au début des beaux jours

Le ruisseau coule dans la combe un peu étroite. Mais l’été le ruisselet ne fait que rouler dans le repli et le petit bois s’abreuve maigrement. Les cristaux étendent leurs aiguilles, fines et fragiles. La masse prend le temps de s’allonger sur son lit de gneiss, le filon d’affleurer la surface sans hâte.
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Cassures et coups de dynamite déchirent la roche, perforent l’espace, trouent, éventrent, découvrent le loup dévoreur de métal. Après les secousses, les paupières s’ouvrent, un peu de jour s’étale sur le minerai.
La robe est grise, plutôt brillante. Son nom résonne dans le couloir éventé : antimoine, anti-monos, « jamais seul ».
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L’activité minière cesse et le site est abandonné.
Il reste un temps dans la mémoire des vieux, des registres, et des archives. Au fond le puits s’est écroulé sur lui-même et les débris éboulés obstruent le passage.
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Il faut attendre qu’un soupir la trahisse, qu’un courant d’air s’échappe des commissures des pierres pour qu’on redécouvre la mine et ses rails sans berline. Le loup dévoreur de métal n’est pas seul. Des formes à peine écloses sont agriffées au plafond ou blotties dans les empreintes des bâtons de dynamite. La mine sert le jour de dortoir, jusqu’à ce que l’obscurité s’étire au-dehors et que la nuit tombe.
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Une ombre vive à la cape sombre se volatilise dans le ciel. Elle revient furtive et glissante et repart se cacher sous le toit, le tunnel, la mine, parfois sous le pont.Elle se love dans des espaces qu’éliment nos habitudes, dans les creux formés par nos activités. En vivant comme ça dans nos envers,
au revers de nos vies, la chauve-souris conserve son voile. Ombre indépendante, reflet dans le miroir qui a volé notre rêve d’envol sans être jamais oiseau. Elle se joue de la pesanteur quand on en supporte la charge.
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On n’entend rien de ses cris jetés dans la nuit, au-delà de notre audible. C’est pourtant un paysage de sons qui se déploie, peuplé de carabes et de froissement d’ailes.
Un paysage ponctué par nos luminaires qui éblouissent et troublent, comme autant de lunes artificielles.
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Mine d’or et d’antimoine de Bissieux, novembre 2018.